Carnet de voyage

Un peu d’Amoer dans ce monde de Brutus, chapitre premier

Au petit matin nous passons la frontière autrichienne avec l’impression d’être quatre fugitifs. La quarantaine est obligatoire dès l’entrée sur le territoire mais nous souhaitons passer entre les mailles du filet. Nous avançons sur le qui-vive prêts à être arrêtés par une voiture de police. Chaque mètre nous éloigne de la Slovénie et nous permet de nous fondre dans la masse germanophone. Quelle masse ? Une région viticole nous présentant des vignes à perte de vue et des chemins pédestres idéals pour nos montures.

Nous sommes dans le Steiermark, ou Styrie, la région la plus verte d’Autriche, comme l’appellent ses habitants. Avant ce voyage, l’idée que nous nous faisions de ce pays était très vague : un voisin de l’Allemagne avec des paysages montagneux, Sisi et l’Apfelstrudel. C’est une bien autre Autriche que nous découvrirons.

Nous traversons trois régions de l’ex-empire des Habsbourgs : le Steiermark, le Burgenland puis le Nieder-Österreich, du Sud-ouest au nord-ouest, de Gamlitz à Wolfsthal.

L’ascension des cimes des montagnes verdoyantes slovènes a causé une tendinite au genou de notre Brutus national. Son postérieur gauche est très raide, chaque pas semble être une épreuve. Dépités nous cherchons l’écurie la plus proche afin de lui offrir le repos nécessaire à sa guérison. Nous trouvons refuge une demie douzaine de kilomètres plus loin chez Katia et ses parents. Katia possède une petite écurie et propose une pension avec l’aide de ses parents. Super Oma nous prépare de délicieuses pâtes bolognaises. Ce n’est pas la première fois que ce délicieux plat nous réchauffe le cœur et l’estomac après une rude épreuve ou un coup de blues.

Nous appelons tous les ostéopathes du pays où il est rare d’y avoir recourt. De plus, les ostéopathes autrichiens pratiquent un peu la langue de bois car il leur est interdit d’ausculter un cheval blessé. La famille Schwimmer nous prend sous son aile. Ici nous n’avons pas la barrière de la langue, ou presque. L’Autriche compte un nombre indéterminé de dialectes et celui du Sud Steiermark est difficile à maîtriser. Nous faisons du mieux que nous pouvons et nous imprégnons de certains mots que nous n’entendons plus ailleurs. Maria continue à prendre soin de nous, nous avons la chance de goûter à nos premiers schnitzels-frites avec du strudel en prime. Un menu qu’il vaut mieux ne pas s’autoriser tous les jours. Nous nous attachons à cette famille et l’aidons comme nous pouvons au quotidien.

Nous sommes deux énergumènes faisant apparition dans leur vie. Si certains rient de notre aventure, beaucoup se confient à nous. Nous avons depuis pris l’habitude et apprécions cette sorte de confiance qu’ils ont en nous. Nous les comprenons, il est agréable de partager tous ces bons moments, de discuter, d’échanger et de se livrer sans la peur du jugement à quelqu’un qui demain disparaîtra peut-être de notre vie. Nous faisons très vite connaissance avec tous les habitants du village qui nous parlent de la vie des uns et des autres.

C’est par un heureux hasard que nous rencontrons Petra et Karine, deux sœurs passionnés d’attelage dont le père était champion. Nous dormons pour la première fois dans une grange à même le foin, un rêve d’enfant se réalisant soudain. En vrai cowboys que nous sommes, les souris ne nous effraient pas. Le froid nous croque légèrement les joues mais le lit de paille qui enveloppe notre corps est bien plus que satisfaisant. Il pleut. Nous partons deux jours plus tard après une soirée bien arrosée, avec un cortège royal menés par les deux petits poneys de Karin et Petra. Comment oublier les meilleurs backhendl d’Autriche servis par Karin, accompagnés de leur purée de pommes de terre.

Elles ont formé le premier maillon de la chaîne de solidarité des amis atteleurs. Nous voguons à travers une douce Autriche, généreuse, accueillante et joviale. L’un de nos ports d’attache sera la maison de Franz. Il nous initie à la distillerie illégale de schnapps et partage avec nous des photos de familles stockées dans une boîte aux trésors cachée dans sa maison, pleine de photos d’avant, pendant ou après guerre. Son ami Günter nous abreuve de précieux conseils la nuit suivante.
Chaque atteleur qui se doit possède une pièce dédiée aux festivités. Celle-ci est ornée de photos de leurs victoires à quatre roues et huit pattes mais dispose surtout d’un grand bar, d’une demi-douzaine de bouteilles de schnapps maison et d’un caractère propre à chacune.

La traversée de l’Autriche se déroule sans accroche, tout se passe au mieux. Les rencontres se succèdent, toutes plus belles les unes que les autres. Souvent on nous demande de raconter ce qui nous a marqué le plus. Il est impossible de répondre à cela. Chaque jour nous apporte son lot de magnifiques souvenirs.

Nous croisons le chemin de Mani et Claudia qui repartent avec nous le lendemain, à cheval ou à vélo avec le petit chien aux manettes à l’avant du panier. Claudia est un fin cordon bleu et nous fait goûter sa soupe au « beerlauch », ail des ours, et sa délicieuse sauce aux champignons.
Nous rions beaucoup avec Jürgen, hippie éleveurs de moutons et sommes accueillis chez Franz le chasseur qui prend soin de nous comme de ses propres enfants.

Nous vivons avec les saisons et le voyage nous permet de comparer les régions, les forêts, la végétation et les chemins.
L’Autriche est très riche en faune et en flore. L’omniprésence des chasseurs ne fait aucun doute. Les cabanes de chasse, pierres à sel et bacs à grain font partie du paysage et le dénaturent. Les chevreuils se sont multipliés d’années en années et il n’est plus étonnant d’en croiser par dizaines. La nuit ils nous empêchent de dormir en aboyant plus fort que ne ronfle Grisha. Leur cri strident nous était jusque-là inconnu. Nous sommes rassurés et quelque peu déçus d’apprendre, après une brève recherche sur la toile, qu’il s’agit bien de chevreuils en rut et non de lynx affamés.

La fatigue se fait sentir chez chacun de nous, les nuits sont courtes. Nous trouvons une ferme de légumes où nous passerons une quinzaine de jours.

A suivre…

Laisser un commentaire