Carnet de voyage

Voyage à cheval pour les nuls

Vous êtes presque 3000 à nous suivre sur les réseaux sociaux. Certains sont des cavaliers rencontrés au cours du voyage et possèdent une écurie, un ranch ou encore un élevage en France, Slovenie, Autriche, Slovaquie ou Pologne. D’autres sont totalement étrangers au monde équin. Certains rêvent avec nous, d’autres pensent que nous sommes fous, doutent de notre expérience et s’inquiètent pour les chevaux.

À la genèse du projet nous étions loin, très loin d’être des randonneurs ou voyageurs à cheval – vaste sujet à propos duquel certains seront très puristes. Nous n’avions aucun voyage à cheval à notre actif. Cependant, Kathleen a grandi avec deux chevaux et Grégoire a eu la chance de monter tous les jours, outre des chevaux à bascule durant son enfance, des akhal tékés l’année précédant le voyage. Autrement dit, hormis un rêve de partir à cheval une année entière, nous étions des bleus dans la discipline de la randonnée équestre.

Nous nous sommes lancés vite. Nous avons foncé. Nous avons acquis nos chevaux seulement un mois avant le voyage. Nous sommes partis avec un matériel inadapté que nous avons dû très vite revoir dans son intégralité. Nous avons eu nos ampoules, frottements, gonfles, petites plaies, tendinites. Le début de l’aventure nous a fait douter quant à notre capacité à la mener jusqu’au bout.

Alors beaucoup nous demandent comment nous avons fait pour arriver jusque-là tout en maintenant nos chevaux dans un si bon état après tant de temps sur les routes. Pas plus tard qu’hier, la physiothérapeute venue les masser fût surprise de leur très bonne condition physique. C’est pourquoi, 9 mois après notre départ, nous voulions faire un point sur notre voyage avec nos deux compagnons Amoer et Brutus.

Voici notre tambouille nous ayant permis de surmonter les épreuves. Premièrement, nous avons constamment gardé en tête deux choses : la sécurité et le bien-être de nos chevaux. Deuxièmement, nous avons su mener notre caravane jusqu’ici grâce à toutes les personnes formidables rencontrées, multiples oasis jalonnant notre traversée. Troisièmement, enfin, nous avons pris le temps de prendre le temps.

La première partie de notre recette consiste à faire passer nos chevaux avant tout. Concrètement cela veut dire refuser de dormir au chaud sous la couette (m’enfin, c’est vrai que parfois nous avons craqué pour un bon lit douillet lorsque nous étions sûrs que nos petits étaient en totale sécurité) pour les avoir sous la main la nuit et les entendre brouter, se coucher, ronfler, péter, éternuer, se mordiller le popotin, rêver. Les brosser méticuleusement afin de repérer les éventuels soucis. Doucher et enduire d’argile leurs membres tous les soirs. Si besoin leur donner des compléments alimentaires (griffe du diable, curcumine, minéraux, probiotiques, vitamines, pulpe de betterave, huile de lin). Prendre des pauses de trois semaines parfois afin que leurs petites blessures guérissent totalement. Leur gratouiller les oreilles et le front jusqu’à les faire presque ronronner. Leur faire prendre des bains. Faire appel à des ostéopathes, des physiothérapeutes, des professionnels de la bowentechnique, des vétérinaires. Jauger et juger l’herbe, le foin, les céréales, le sol, les clôtures, le type de plantes, l’accès à l’eau.

Alors oui, malgré les cases à cocher du « parfait cheval de randonnée », nous sommes partis avec des chevaux réformés de l’attelage trouvés sur le bon coin qui n’étaient plus tout jeunes – 15 et 17 ans – et surtout grands. Mais ces caractéristiques nous ont finalement aidés.

S’agissant tout d’abord de leur ancienne activité, à savoir l’attelage, elle s’avéra plus que bénéfique. En effet, nous sommes partis avec des chevaux répondant à la voix, solides, désensibilisés à tout, dotés d’un superbe mental et, cerise sur le gâteau, très beaux.

Quant à leur âge, il n’a aucun impact négatif sur notre voyage, au contraire. Ils ont du plomb dans la tête. Ils ne mouftent pas. Ce sont des vétérans.

Concernant enfin la taille, ce n’est que du plus : voir par-dessus les murs des jardins les propriétaires tondre nus, cueillir des fruits, se prendre des branches dans la figure pour avoir des cicatrices et des ballafres de pirate ce qui rend sexy et viril, monter et descendre de cheval plus que souvent ce qui donne de belles fesses, porter haut la selle pour seller ce qui donne des petits bras de Popeye, avoir l’impression de monter des girafes et voyager en Europe tout en prétendant faire un safari, devenir plus grand que les plus grands de nos copains, etc.

En définitive, nous sommes heureux d’avoir suivi notre coup de cœur. Ils sont tout simplement géniaux. Ils ont la pêche et nous l’abricot. C’est avec les oreilles en avant qu’ils vont avec nous par monts et par vaux. La plupart du temps après une rude journée ils galopent gaiement dans leur champ. Et cela nous rassure car comme le dit le dicton « chevaux fougueux, chevaux heureux ».

Bien sûr il existe des « galères » et des embûches sur la route.
La fatigue, les moustiques, les taons, les tiques, la chaleur, la neige, la pluie, l’orage, les blessures, les coups de pompe, les prises de tête, Grégoire dévoré sur tout le bras par une colonie de fourmis, Brutus couché dans un trou ne parvenant pas à se lever ou pris dans un piège de racines, Kathleen avec sa double tendinite, une coupure au couteau et des coups de soleil, deux hommes surpris dans le champ des chevaux en pleine nuit, un hôte pervers et ivre nous accueillant en pleine tempête, les blessures d’arnachement d’Amoer, la peur des ours rôdant autour de notre camp, les nuits sans sommeil car toujours sur le qui-vive pour assurer la sécurité des nos deux gros copains, les voitures et poids lourds nous frôlant, les bananes et les baguettes perdues sur la route à cause des galops nous privant de dîner, etc.

Cette liste n’est pas exhaustive et nous avons évoqué tous ces soucis à maintes reprises dans nos articles. Ce n’est pas cela que nous retiendrons de notre voyage. Ce qui restera incrusté à tout jamais dans nos petites caboches c’est le partage et l’échange avec nos chevaux mais pas que !

Ainsi vient la seconde partie de notre réponse. Nous aurions peut-être dû mettre fin à notre voyage si nous n’avions pas rencontré toute cette foule de personnes à la générosité et à la gentillesse sans bornes. Elles nous portent sur ce chemin qui s’annonçait plutôt sombre en ces temps incertains. Elles sont nos étoiles entre lesquelles nous voyageons jusqu’à créer nos propres constellations.

La randonnée équestre est une discipline à part entière. Nous avons découvert puis appris au fur et à mesure de ces 9 mois. S’il nous reste encore énormément de connaissances à acquérir, nous pensons qu’il est possible d’apprendre sur le tas. Mais la contrepartie non négociable est d’être extrêmement à l’écoute de ses chevaux et des cavaliers toutes disciplines confondues rencontrés en chemin, avec parcimonie. Il faut écouter, apprendre, amasser comme des écureuils les moindres conseils, réflexions, expériences de chacun. En faire son propre jugement et avancer.

Dès que le contexte le permet, nous établissons notre camp en pleine nature, à proximité d’une source d’eau, profitant parfois des récoltes faites sur la route : champignons, châtaignes, baies, fruits en tout genre, ragondins (cette liste contient un intrus). Nous nous considérons autonomes, concept au centre de nombreuses gloses et querelles.

Selon le Larousse un individu autonome est celui « qui a une certaine indépendance, qui est capable d’agir sans avoir recours à autrui et dont l’évolution est réglée par des facteurs qui lui sont propres« .

En suivant les cours d’eau et nous installant pour la nuit dans de vastes champs au gré de nos envies et des cartes que nous avons tracées selon nos propres choix, nous demeurons totalement libres dans nos mouvements. En conséquence, nous considérons que notre autonomie est acquise.

Pour autant nous ne recherchons pas l’ascetisme. L’aide et l’amitié des gens nous sont précieuses et font la richesse de notre voyage. C’est pour rencontrer toutes ces personnes incroyables que nous sommes partis au gré de nos envies. Nous avons tellement appris en 9 mois grâce à elles. Jamais nous ne pourrons remercier toutes ces personnes. Et puis c’est chouette d’arriver en ville avec nos gros sabots et d’installer le camp dans le centre, face à l’église, et papoter avec tout le monde en étandant nos sous-vêtements sur le grillage de l’édifice. Et puis c’est génial de donner le sourire aux enfants en les faisant monter sous les regards émerveillés de leurs parents. Et puis c’est fantastique d’écouter des grands-mères nous raconter toutes sortes d’histoires les larmes plein les yeux et nous bénir ensuite.

Enfin, le temps. Nous avons décidé de prendre le temps de prendre le temps. Nous nous sommes donnés un an pour réaliser ce projet afin de profiter des merveilles du voyage lent, de donner un coup de main par-ci ou par là, de rencontrer des agriculteurs, des vignerons, des hippies, des maraîchers, des artisans, des chefs d’entreprise, des fonctionnaires européens, des masseurs, des curés, des maires, des femmes ou hommes au foyer, des communistes, des moines, des anarchistes, des riches, des pauvres, des stars du rock-and-roll, des socialistes, des zingueurs, des assistants sociaux, des peintres, des blancs, des noirs, des jaunes, des verts, des rouges, etc, de permettre aux chevaux de souffler, de s’arrêter où l’on se sent bien.

Alors oui, selon nous, un tel voyage est possible pour un cavalier n’étant pas un professionnel de la grande randonnée. Il faut une bonne dose de patience, de temps, d’écoute et de vigilance. Mais c’est notre point de vue et nous méritons certainement quelques blâmes et critiques pour notre hâte. Mais nous voulions partager ce que nous avions sur le cœur.

Hippiquement,

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