Carnet de voyage

Le printemps de Bratislava 2021

Au point du jour nous reprenions notre inexorable avancée, laissant derrière nous l’Autriche. Sans nous retourner, nous nous apprêtions à quitter l’Europe de l’Ouest pour aller toujours plus loin vers l’Est, rejoindre l’autre côté du légendaire Danube. Nous allions enfin franchir cette frontière mythique, ce limes naturel défendant l’Imperium de Rome des incursions du Barbaricum,  protégeant l’Occident de l’Orient. Nous ressentions jusqu’ici la grandeur passée de la Ville Éternelle, notamment à Carnuntum, ville des marches romaines jadis tête de pont contre les Marcomans, les Sarmates et les Daces. Outre son amphithéâtre, ses thermes, ses villas et son forum, cette ancienne cité clef de la route de l’ambre nous offrit les restes de son imposant fort. Sous les regards augustes des bustes de Tiber, Diocletien et Marc Aurèle, nous avancions vers des contrées lointaines où naguère assoiffés de conquêtes ils rêvaient de s’enfoncer.

Une fois la frontière franchie par les chemins de traverse surgissaient face à nous des forteresses d’un tout autre type : blockhaus et bunkers. In pace du fond desquels des hommes transformaient leurs semblables en bouillies sanglantes. Monstrueux décombres de la folie humaine où rodait sûrement encore la Grande Faucheuse en rage de ne plus pouvoir se gaver. Nous réalisions soudain que nous venions de traverser pour la première fois – à pieds ! – l’ancien rideau de fer. Après deux millénaires, cette zone demeurait jusqu’à tout récemment un foyer de tensions divisant deux mondes. Mais la doctrine Jdanov pour ne point la nommer inversa l’échiquier : cette barrière redevint légitime afin de défendre la Troisième Rome et les « démocraties libres » de l’impérialisme américain, protégeant l’Orient de l’Occident.

30 ans après la chute du mur, la sensation de passer d’un univers à un autre se fit brutalement sentir. Subitement les monuments aux morts frappés de l’étoile ou surmontés par un soldat de l’Armée rouge remplacèrent ceux des autrichiens marqués de la croix de fer ou dominés par un aigle noir. Brusquement la borovička détrôna le schnaps. D’un coup l’ancienne présence soviétique se fit ressentir dans les villages où tous les matins de grands haut-parleurs répandaient les annonces du maire précédées de musiques folkloriques. Instantanément la culture conventionnelle autrichienne se substitua à la culture intensive slovaque à l’origine de champs mesurant parfois jusqu’à plus de 100 hectares.

Si le lecteur nous l’autorise, ouvrons là une parenthèse à ce propos. Lorsque Léonid Brejnev enferma dans ses serres la Tchécoslovaquie en 1968, le processus de collectivisation forcée des terres se mit en branle. D’immenses champs devinrent propriétés partagées de plusieurs centaines de paysans. À la fin du règne communiste, ces terres furent l’objet d’une privatisation effrénée. Malheureusement, les voies empruntées pour ce faire furent violentes. De gros groupes financiers rachetèrent les parcelles desdits paysans à un vil prix lorsque ceux-ci étaient d’accords. Lorsque ce n’était pas le cas, les petits propriétaires terriens réfractaires étaient expropriés puis se faisaient voler leur terre par la force. Ainsi le communisme accouplé au capitalisme donnaient naissance à ces immenses champs, s’étendant à perte de vue autour de Bratislava, saccageant le paysage et détruisant la faune et la flore.

Nous nous excusons auprès du lecteur pressé mais nous devons à nouveau ouvrir une parenthèse dans cette parenthèse. Si un jour vous souhaitez acquérir un lopin de terre ou une bâtisse en Slovaquie, préparez-vous à vous embarquer dans une folle aventure. En effet, héritage également légué par l’URSS, le système de collectivisation dénoncé plus avant concerna tout type de propriété. Ainsi, avant d’acheter une demeure, vous devrez convaincre l’ensemble de ses propriétaires. Ivanko, un ami qui a vécu cela, nous a raconté qu’il a dû demander à pas moins de 20 personnes de signer un acte notarié afin d’acquérir une ruine. Inutile de vous préciser que la totalité des propriétaires est souvent introuvable, il faut alors s’adresser aux descendants de ceux-ci, ce qui peut rallonger la liste originelle des 20 personnes de 40 autres…

Mais avant que le lecteur ne s’échappe, revenons-en à notre aventure. Préalablement nous lui conseillerons de se servir une tasse de thé, puis, s’il le veut bien, nous reprendrons notre récit.

Une fois à Bratislava les trois sœurs fileuses du destin scellèrent le nôtre par une première rencontre qui s’avéra être le fil conducteur de l’ensemble de notre étape slovaque. Mais nous ne le savions pas encore.

Nous arrivions dans la ville par le sud, par la voie cyclable du pont-autoroute Lafranconi, et nous devions rejoindre le nord en passant par la vieille ville. Nous achevions notre ascension du très huppé « Montmartre bratislavien » afin de nous attaquer aux petites Carpates lorsque nous tombions nez à nez avec Symon, artiste photographe extrêmement connu, une guinze au bec, un café à la main et une sévère gueule de bois. N’en croyant pas ses yeux de nous voir là égarés, il nous invita à petit-déjeuner chez lui. Autour de nos premiers délicieux mets slovaques, nous apprenions que nous venions de rencontrer le petit-fils d’Alexander Trizuljak, sculpteur le plus renommé de Bratislava sous l’ère communiste dont l’œuvre la plus connue à la gloire des libérateurs de 1945 surplombe la ville. Le mal de cheveux que supportait avec peine Symon avait pour origine l’anniversaire de cet aïeul qui aurait dû avoir 100 ans la veille. Le plus extraordinaire fût que la sculpture préférée du défunt grand-père était celle d’un petit cheval volant située non loin de l’avenue principale de la capitale. Rassasiés, nous nous rendions à cheval avec Symon et sa femme à travers toute la ville, sous les yeux ébahis des citadins, jusqu’à cette fameuse statue. Une fois arrivés, Symon nous proposait de nous rendre à Nova Cvernovka, tiers-lieu branché situé dans l’un des quartiers nord. Ce lieu emblématique de Bratislava dont il était l’un des directeurs fût dans un passé proche une école de chimie.

Effectivement, à la fin du communisme en Slovaquie, de nombreux bâtiments industriels se vidèrent et commencèrent à tomber en désuétude. Sachant que l’État défaillant n’avait plus les moyens de s’en occuper, des personnes privées demandèrent à ce qu’ils leur soient confiés afin de les transformer en des espaces de vie. En échange, elles s’engageaient à investir seules et ne pouvaient compter sur des aides financières publiques. C’est ainsi qu’en 2016, Nova Cvernovka devint un ensemble composé d’une galerie d’artisans, d’appartements sociaux, d’un restaurant, d’un bar et d’un sauna préfabriqué dont nous profitâmes pour nous prélasser. Nous y passâmes la nuit, les chevaux enfermés dans un ancien court de tennis, de l’herbe jusqu’au ventre. Antoine, étudiant en école d’art, nous acueillit dans son appartement. Nous saisîmes cette occasion pour flâner dans la vieille ville fleurissante et verdoyante où les bars et restaurants venaient d’ouvrir. C’était le printemps, le bon temps.

Finalement, nous continuions à perpétrer la tradition qu’ont toujours eu les français de marquer cette ville. À titre d’exemple, Napoléon s’y rendit deux fois. La première en 1805, pour signer la paix de Presbourg, l’un des anciens noms de Bratislava, et la seconde en 1809. Il détruira le château de Devin et pilonnera la ville. L’hôtel de ville conserva un boulet encastré dans sa façade, stigmate du siège. Mais que le lecteur ne s’affole pas, les français sont toujours les bienvenus et en guise de consolation les slovaques érigèrent une statue de Bonaparte sur laquelle on peut s’asseoir et à laquelle on peut tirer les oreilles. Notre passage laissera quant à lui une trace plus pacifique : Amoer fera l’affiche du programme estival officiel de Nova Cvernovka dans toute la ville sur des panneaux publicitaires.

Au cours de nos conversations Symon nous transmis quelques-uns de ses contacts en Slovaquie. Nous organisâmes notre itinéraire en fonction de ceux-ci et quittâmes Bratislava.

La suite dans le prochain épisode…

Laisser un commentaire