Carnet de voyage

Cœur de cheval (G. BOULGAMALKOV)

Depuis que j’suis en Pologne, franchement ça cavale. C’est devenu plat donc on me fait marcher un peu plus mais bon, ça passe, c’est plat. Les kilomètres, j’les broute. J’ai p’t’être dû perdre un peu du coup. Bah ouais, ils me font marcher un peu plus à quoi s’ajoute la chaleur. Ça a cogné jusqu’à 35 degrés ! Mais bon, ils sont toujours sympas avec nous, parce qu’ils commencent la journée à 5 heures du mat’ puis s’arrêtent en bord de lacs vers 10 heures et repartent le soir seulement. En plus, ils nous nourrissent deux fois par jour avec ce que leur donnent tous les fermiers supers généreux. Ça m’botte. J’ai perdu un peu mais j’suis pas maigre pour autant. Mais moi au fond, ça m’arrange. Bah ouais, du coup ils me chargent de sacs d’avoine et marchent à pieds. C’est moins lourd. J’préfère porter 20 kg de pitance sur le dos que les 70 de mon boss. Et puis ça doit plaire aux p’tites polonaises qu’on croise de voir un beau gars svèlte comme moi. Moi, perso, elles ne me font aucun effet vu qu’on m’a coupé les roubignolles quand j’étais jeune broutard, et puis honnêtement, j’crois que j’suis plutôt à fond sur Brubru. Bah ouais, il est super beau et puis courageux. Il me fait craquer. Brutus et moi on se kiffe de la manière la plus poétique, du plus puissant des amours, d’un amour platonique. La classe adadas.

C’est marrant parce que les deux gosses là, qui nous ont choisis pour partir j’sais pas où avec eux, ils ont des ressemblances avec nous. Brubru par exemple il est tatoué, comme sa maîtresse. Moi j’suis clean, comme mon boss. Brubru il est plutôt sage et pas matinal. La rouquine qui le monte, c’est pareil. Moi j’suis plutôt irréfléchi et un peu foufou, comme mon boss.

Y’a un truc aussi dont nous nous sommes rendus compte, c’est que parfois dans les films que regardent les deux loulous sous la tente, genre western – pendant qu’on se prend le zef et la flotte dans l’chanfrein dehors – on n’entend jamais nos collègues acteurs péter, roter ou crotter. Alors que c’est quand même 75% de notre activité. Franchement, parfois on traverse des villes et là c’est le moment idéal pour poser un trophée au milieu du trottoir, même si je sais que 50 mètres plus loin y’a de la pelouse. Ça m’fait marrer moi parce que les deux gamins doivent ramasser derrière nous. Ça les fait râler, non mais quel toupet ?! C’est la contrepartie mes p’tits potes.

Bon je dérive la, du coup j’en étais où ? Ah ouais la Pologne. Et bah la Pologne c’est super cool. Nos deux gringalets ont l’air de bien se marrer. Les pauvres, ils sont obligés de boire de la vodka par litres chez chacun de leurs hôtes. Leur plan maintenant c’est de se cacher dans la forêt pour dormir.

La première nuit passée en Pologne, c’était pas loin de Zakopane. Wouah, l’endroit était dingue. J’en ai l’museau qui frétille. C’était encore tout bien vert avec des champs partout, de l’herbe toute jeune bien verte pleine de sucre. Des p’tites maisons de bergers, des villages entiers en bois, avec leur église et leur mairie magnifiques, la forêt et puis la montagne en fond, les Tatras ! La traversée de la frontière a été un peu rude pour Brubru, il s’est pris les jambes dans  des racines dans la forêt. Il en a perdu un fer. Un bonhomme le lui a remis, plus de peur que de mal, ouf !

Alors cette première nuit on l’a vécue dans une ancienne fabrique de tissu, le proprio nous l’a prêtée pour la nuit. Il nous avait croisés un peu avant, assis sur sa carriole tirée par un collègue à nous, un cheval de Petite-Pologne dit « de Silésie ». On a passé une top soirée, les sabots en éventail, full avoine, herbe du champ et – carotte sur l’gâteau – foin rapporté par le proprio, le sabot quoi ! Pour nos patrons ça a été pareil, des amis à eux sont passés les couvrir de mets et plats délicieux, j’crois qu’ils appellent ça du camembert et du sauciflard. Les parents de ces camarades sont venus le lendemain passer du temps avec eux. C’était trop cool pour tout le monde. D’emblée, la Pologne nous a ouvert ses bras. La gentillesse des gens, ici, elle est exceptionnelle.

Lorsque nous arrivons dans des villages, en 4 minutes, montre en sabot, 3 fermiers nous ont déjà apporté une botte de foin, de l’avoine, du maïs et de l’eau. Nos boss quant à eux, ils sont obligés de refuser le petits-déj’ car ils l’ont déjà pris chez un autre voisin, alors ils acceptent la douche comme contrepartie, puis dans une maison suivante c’est le café, dans la suivante le pousse café, dans la suivante le digeot et ainsi de suite. Parfois, ils remontent sur nos dos bien guillerets, alors ça chante et ça galope la crinière au vent. Ça croque la vie quoi.

Le matin généralement nos boss nous nourrissent vers 8/9 heures. Du coup, nous on digère et on se couche à côté de la tente. J’crois que ça, ça touche beaucoup de gens. La dernière fois qu’on l’a fait, une petite dame s’est mise à pleurer et à raconter des histoires et des poèmes. Je crois qu’sa réaction s’explique pour deux raisons. Tout d’abord, lorsqu’on se couche comme ça devant la tente, c’est vrai que ça nous donne un air de chiens de garde, on veille sur nos petits. C’est dommage, j’sais pas aboyer. En guise de compensation j’suis plutôt du genre à ronfler très fort quand j’sens la menace rôder. La deuxième raison, elle est moins cool. La mécanisation croissante de l’agriculture et des moyens de transport a entraîné la disparition de 90% de la population équine en 2012. Ça a été un ravage pour nos collègues dans un pays qui était pourtant exclusivement travaillé par eux jusqu’à il y a 40 piges encore ! Alors voilà, les gens nous voient et nous touchent et se remémorent ce passé proche avec une profonde nostalgie…

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