Carnet de voyage

Villages de la montagne slovaque

Arrivés à Bojnice, Antoine nous rejoint. Le château ne vaut en lui-même pas vraiment le détour. C’est surtout le cadre qui impressionne. Sorte de forteresse de la Belle-au-bois-dormant trônant au milieu d’un village médiéval. Il s’agit du début de notre ascension des Carpates. Nous dormons au milieu d’une forêt, près d’un ancien fort. Une jeune fille affolée vient nous prévenir que des ours rodent. Faisant mine de garder notre sang-froid, nous jouons à quelques jeux autour du feu avec en guise de toit la voûte céleste. Pas un bruit alentours. Nous rejoignons notre tente et Antoine son hamac. La nuit est mauvaise. À la peur des ours vient s’ajouter une tentative d’évasion d’Amoer. Nous reprenons la route fatigués et sous un soleil de plomb. La compagnie d’Antoine nous réconforte. Nos amis et familles sont loin, nos rencontres quotidiennes sont plus qu’éphémères, nos journées se passent à deux. Alors oui, Antoine nous tire de ce quotidien. Et cela nous fait du bien. Nous traversons d’innombrables petits villages en bois. Le paysage est fantastique. Notre compagnon de route, ancien scout, artiste et philosophe, nous quitte dans une petite bourgade perdue pour retourner malgré lui à ses obligations citadines.

Nous rejoignons Cicmany, petit village classé aux Monuments Historiques depuis 1979. La vie là-bas est simple et ressemble à celles des patelins proches. Les hommes y exercent leur métier de bûcheron, berger ou laboureur. Mais il y’a un petit plus. Un beau jour, les femmes ont l’idée de décorer les maisons d’étoiles, de croix, de cornes de bélier ou d’oiseaux blancs. Ces symboles ont une signification : ils ornent depuis toujours les vêtements de fête de ces habitants et font partie de leur héritage culturel. Dans les années 2000, ils sont cousus sur les vêtements des équipes olympiques slovaques. Néanmoins, la motivation de ce geste reste entièrement mystérieuse. Nous dormons dans le jardin du presbytère prêté par Madame le maire et déjeunons chez le prêtre de la paroisse. En vrais tsiganes qui se respectent, nous lavons notre linge à la rivière et l’étendons sur la clôture du presbytère (imaginez la scène au milieu d’un village classé, c’est chic mais surtout choc).

Le village suivant est Vricko, au cœur de la Zilina. Ce hameau n’a rien de particulier en lui-même à part le fait qu’il est situé au cœur du pays des ours. Nous en verrons les nombreuses traces ainsi que les excréments frais. Ce bourg abrite également un grand monastère. Deux bergers Joseph et Joseph (ça ne s’invente pas) nous offrent du fromage. Il vient d’être fumé sous nos yeux. Un ours a fait une tentative de rapt sur l’un de leurs moutons deux jours plus tôt. Derechef, nous dormons sur la place centrale et nous lions d’amitié avec tous les habitants.

Les yeux pas très en face des trous, nous nous enfonçons le lendemain dans une magnifique forêt à fort dénivelé pour descendre dans la vallée, jusqu’à Kláštor pod Znievom. Ce splendide lieu abrite une dizaine d’églises superbes. L’une d’elles est construite sur un pont. Un monastère y accueille sans-abris et anciens toxicomanes. Une ferme nous ouvre ses portes. Son patron nous rince à grand renfort de Borovicka. Son épouse quant à elle apprend à Kathleen l’art de la préparation du traditionnel fromage slovaque : la korbacka fumée. Nous dormirons dans la fromagerie, les narines chatouillées par le doux fumet du frometon.

Nous repartons le matin dans la montagne. Des traces d’ours, encore des traces. Au fond, nous, ça nous excite. On les sent tout autour de nous, ils doivent certainement nous voir. Un jour un fermier nous met en garde. Il ne faut pas prendre ces grosses bêtes poilues pour des pandas de dessin-animé. Deux semaines plus tôt un randonneur a subi un ravalement de façade : défiguré à vie. Tu parles d’un Chubaka…

Enfin les Tatras ! Nous y voilà ! Nous gravissons la montagne pour – nous ne l’avions pas prévu – nous arrêter une semaine dans le paradis haut perché (dans tous les sens du terme) du village de Vlkolinec. Ivanko, nous accueille. Après deux bières, l’osmose est totale. Au menu barbecue sur un pic rocheux, escalade, baby-foots endiablés avec tout le village, spécialités locales englouties (surtout liquides), couchés de soleil, etc. Une amitié certaine nait entre les habitants de cet endroit et nous. Fondé au XVIème siècle, il fait partie de la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1993. Il doit ce statut à son caractère de village typique du nord des Carpates, dont la structure, le style et l’architecture n’ont que peu été modifiés à travers les âges. Ses maisons en bois à deux ou trois pièces sont particulièrement typiques, notamment celles dont les pignons possèdent une extension en demi-cercle. Le village possède toujours un petit beffroi en bois marquant les heures. Son nom est probablement dérivé du terme slovaque « vlk », c’est-à-dire loup. Nous nous réveillons une semaine plus tard, devant contre notre gré continuer notre avancée.

Ivanko et sa bande nous accompagnent sur deux jours encore, sur ce qu’ils appellent le plateau du haut Tibet. En effet, les petites Tatras constituent un plateau. Leur ascenssion est donc douce. Ce qui n’était pas le cas en Slovénie. Nous dormons au bord d’un immense lac-réservoir. Un barrage y fût construit, engloutissant des dizaines de villages. Il est possible d’y faire de la plongée sous-marine et de se promener dans cette Atlantide. Un clocher dépasse encore de l’eau.

Le matin, avec une gueule de bois carabinée (car finalement tout le village de Vlkolinec nous a rejoint au bord du lac précité pour une dernière fête), notre ami nous guide à travers les gorges des Tatras, vers un lieu totalement isolé : un moulin au fond d’une crevasse. Un couple de jeunes gens y vit à l’année, sauf en été afin de fuir les hordes de touristes. Celui-ci nous accueille pour la nuit, quel privilège ! Il n’y a ni eau courante ni électricité, tout fonctionne grâce à l’énorme aube tournant dans le torrent et l’ingéniosité de ces deux personnes. Nous mangeons local et avalons des pichets de cirop de sureau. Lorsque Ivanko nous quitte, nous ressentons un immense pincement au cœur. Mais nous sommes sûrs de le revoir.

Ce moment arrive bien plus vite que prévu. En effet, un jour plus tard, juste avant de traverser la frontière avec la Pologne, dans une station de ski, notre Ivanko national débarque avec sa famille, boire un dernier canon et nous dire encore une fois au revoir.

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