Carnet de voyage

Visages de la plaine slovaque

Notre traversée de la Slovaquie se divise en deux : la plaine au sud-ouest, de Bratislava au château de Bojnice, puis la montagne au nord, des petites Carpates aux Tatras.

De multiples visages illuminent ce voyage. Il nous tenait à cœur de vous éclairer par quelques rayons de ces soleils. Au préalable, il est nécessaire de situer un peu le cadre. La Slovaquie ne connaît l’indépendance que depuis une trentaine d’années. Si l’on remonte dans son histoire, elle est une satrapie de ses grands voisins hongrois ou autrichien depuis le Xième siècle. Au XXième, elle est vassale de l’Allemagne puis de l’URSS. Cette occupation permanente du territoire par une puissance étrangère a fortement marqué les slovaques. Nombreux sont ceux qui nous disent qu’il n’y avait rien à voir dans leur pays, car rien de vraiment « national » ou que tout tombe en ruine par manque de moyens. Tous dénoncent la corruption et les œuvres de la mafia qui telle une araignée géante recouvre chaque jour un peu plus le pays de sa toile. Beaucoup nous font part d’un sentiment de jalousie régnant au sein de cet État. Cependant, certaines personnes font de leur mieux pour cicatriser ces plaies encore très vives. En voici quelques portraits.

  • Stanka & Claudia.

Le lendemain de notre séjour à Bratislava nous traversons à nouveau des champs, des champs et encore des champs. Nous arrivons dans le petit village d’Ivanka-pri-Dunaj. Comme à notre habitude nous nous renseignons sur la présence d’une ferme dans le village. Quelques centaines de mètres plus loin vit la famille de Stanka, passionnée de chevaux. C’est chez eux, épuisés, que nous ferons halte pendant près d’une semaine. Stanka vit avec ses deux sœurs et ses parents dans une petite maison en bois entourée de champs. Les équidés ne sont pas les seuls animaux de l’équipage, à bord également trois cochons, un veau, deux chiens et trois chats. Stanka est vétérinaire et championne de bras de fer. Elle et sa sœur Claudia prennent soin de nous. Nous passerons plusieurs soirées tous ensemble à discuter et malgré la barrière de la langue, nous nous comprenons et nous nous payons de bonnes tranches de marade. Amoer et Brutus paissent paisiblement avec leurs nouveaux copains slovaques. Ils seront même vaccinés gratuitement.

  • Agnès & Katka

Symon notre hôte de Bratislava précédemment présenté travaille avec des agriculteurs et producteurs locaux dont les produits sont vendus au marché de la capitale. Bingo, c’est exactement ce que nous souhaitons : rencontrer des agriculteurs et goûter les spécialités locales. Il nous donne le contact de deux sœurs vigneronnes. Après des kilomètres de cultures intensives nous plombant un peu le moral nous arrivons dans ce petit coin de paradis. Cette region à l’ouest de la Slovaquie nous imprègne de l’ambiance post-communiste. Katka et Agnès, deux sœurs au cœur d’or, nous accueillent dans leur univers et nous content leur histoire, entourées de leurs parents et enfants. Tous vivent et travaillent au domaine « Slobodne Vinarstvo » et construisent leur futur sur ce qu’ils avaient jadis perdu. En effet, grâce à une boîte pleine de papiers administratifs cachée dans une cave Agnès, sa sœur Katka et son mari ont pu après tant d’années réclamer les terres de leur famille et changer les codes de la culture de vin en Slovaquie. Leurs grand-parents cultivaient le vin et le tabac au début du XXiemè siècle et la ferme fut nationalisée durant l’époque communiste. Nous ressentons le traumatisme et les traces qu’a laissés le communisme sur cette famille et sur bien d’autres dans le pays.
Pendant la seconde guerre mondiale les grand-parents des deux sœurs, Édouard et Peter, grandirent à la ferme. En 1944 ils participèrent au soulèvement slovaque contre les Allemands et le gouvernement collaborationniste de Josef Tiso, Peter mourut pendant ce soulèvement. Edouard, ne souhaitant vivre à la ferme partit s’installer à Prague où il fit des études de musique. Il confia à sa fille, la mère de nos deux hôtes, une grande boîte pleine de papiers contenant le certificat de propriété, qu’elle cacha dans une cave et dont elle oublia l’existence pendant des années.


Les deux soeurs grandirent à Bratislava à environ une heure de la ferme et des vignes. En 1989 leur mère revint à Prague et retrouva la fameuse boîte. Pourtant, les deux sœurs – l’une dans la communication, l’autre dans le droit – ne souhaitaient pas travailler à la ferme, elles avaient une carrière et appréciaient leur mode de vie citadin. Elles ne connaissaient rien à l’agriculture. Mais la découverte du trésor enfoui dans la cave change la donne. Elles entament un long bras de fer judiciaire avec l’État slovaque afin de reprendre leur bien. Leur ténacité porte ses fruits, la famille recouvre son bien. Elles démissionnent de leur job et se lancent dans l’aventure de la vigne. Slobodné Vinárstvo – signifiant « vignerons libres » en slovaque – débute en 2010. Les vins sont produits en biodynamie et fermentent naturellement, uniquement avec la levure présente dans les vignes. Les additifs qui amélioreraient ou purifieraient le goût des vins sont bannis. Les deux sœurs se concentrent également sur la production de « vins oranges » élaborés à partir de cépages blancs fermentant avec la peau du raisin. Elles utilisent également les « kvevri« , amphores d’argile traditionnelles de Géorgie. Des ruches sont présentes dans les vignes et l’herbe n’est pas coupée afin de favoriser un sol sain qu’elles considèrent comme primordial pour faire un produit d’excellence. Elles se consacrent ainsi à la vinification avec le minimum d’intervention et ne cultivent que des cépages historiquement issus de la région et adaptés au climat.

Nous passons la soirée avec Agnès, rions, buvons, discutons jusqu’au petit matin. Nous nous sentons bien ici, comme si nous nous connaissions depuis toujours. Agnès joue de la guitare près du feu et nous chantons tous ensemble. Entre deux bouteilles de borovička elle nous raconte comment, à la chute de l’URSS, tous les jeunes slovaques sans exception sont partis faire le tour de l’Europe avec un sou en poche et de faux billets interrail, ah comme nous avons ri ! Nous découvrirons plus tard qu’elle fût la batteuse d’un groupe connu dans toute la Slovaquie « Zive kvety » et dont nous tombons tout de suite sous le charme. Un matin, Katka part le sourire au lèvres au tribunal afin de régler une affaire avec la mafia locale. Ces femmes sont si tenaces et courageuses, de vraies guerrières !

  • Johann

Agnès nous a si bien vanté les mérites de Johann, son maître à penser autrichien de l’agriculture biodynamique, que nous avons hâte de le rencontrer. En arrivant dans son domaine, nous sommes surpris par la taille de celui-ci. Johann possède des centaines d’hectares de pommiers, un véritable territoire sur lequel vivent des centaines de chevreuils paisiblement. Nous aurons même la chance de rencontrer un petit faon sauvé in extremis des griffes d’un tracteur. Naturellement, il sera baptisé Bambi. En plus de tous ces pommiers, cet autrichien élève des cochons de différentes races, certains croisés avec des sangliers vivant en plein air ainsi que des vaches Highlanders connues pour leur rusticité. Tous les matins il fauche à la main de l’herbe fraîche pour nourrir ses bêtes. Il faut avouer que c’est la première fois que nous voyons cela, nous nous essayons à la tâche qui s’avère plus physique que nous ne le pensions. Lorsque le moment est venu d’abattre les animaux, Johann refuse de leur imposer le stress de l’abattoir et les tue d’une balle dans la tête. Il nous explique les fondements de l’agriculture en bio dynamique dont nous vous avons déjà parlé lors d’un précédent article sur notre woofing en Autriche. Encore une fois certaines pièces de notre puzzle s’assemblent au fil de notre voyage. Nous restons deux jours chez cet humaniste lumineux, logeons dans une petite maison rien que pour nous et l’aidons comme nous pouvons, notamment en nettoyant tous ses cadres de ruche. Nous savourons les restes de miel incrustés dans des centaines d’opercules. Et nec plus ultra, Johann a aménagé des lacs artificiels et possède une source d’eau chaude naturelle qu’il transforma en jacuzzi, le pied !

  • Peter & Jana

Perdus et épuisés nous venons d’établir notre campement dans un large champ avec de l’herbe jusqu’aux genoux. La voisine a prévenu des amis propriétaires de chevaux. Ils proposent de nous accueillir mais nous n’avons plus la force d’aller plus loin. C’est donc eux qui débarquent avec leurs enfants, une tonne de grain pour les chevaux et leur gentillesse débordante. Ils souhaitent à tout prix nous aider. Avec l’aide de leurs enfants interprètes nous nous fixons rendez-vous le lendemain pour faire un bout de chemin tous les quatre. À notre réveil nous découvrons un panier garni : du thé, du pain, des œufs brouillés. Un vrai festin ! Nous reprenons la route tous ensemble jusqu’à Trnva et sa vieille ville que nous traversons fièrement perchés sur nos quatre licornes.

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